Des hommes et des barbes

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Injonction prophétique, à tailler selon le contexte ou à ne point toucher selon d’autres, la barbe est dans l’imaginaire collectif – et souvent dans la réalité – indissociable de l’image que l’on se fait du mâle musulman.

Véritable attribut virile, la barbe est aussi l’un de ces éléments visibles usé par l’homme moderne soucieux de remettre en avant sa masculinité. ”Un homme qui affiche une barbe fait forcément passer un message. L’homme barbu représente la dignité masculine dans une époque d’égalité sexuelle croissante”, écrit Oldstone-Moore, peut-on lire sur le site Slate. En effet, il est une lutte connue de tout barbu que de l’être en une époque où la chose fait au choix : sale, biker ou islamiste radicalisé, et surtout, en des jours où la question du genre revient sans cesse.

Pourtant, jusqu’à récemment, de presque tous les environnements, la barbe fut norme et surtout l’appanage de la plupart des grands hommes. Durant l’Antiquité, la barbe est déjà un véritable symbole de virilité et de sagesse. On en concocte même des postiches pour les hommes imberbes en Egypte ou en Grèce. Des spartiates à Hercule, des Perses aux Celtes, l’homme est barbu. Et son port sera norme pendant des siècles.

Mais peu à peu, les élites l’abandonnent, les Romains, en dehors de quelques épisodes, se rasent. Les Barbares en reprenant en ses mains l’empire romain suivent le plus souvent la marche. Le clergé commence à voir la chose du plus mauvais oeil et les membres de l’Eglise se voient même contraint au rasage. Vikings et autres envahisseurs, notamment musulmans, généralement barbus, n’aidant pas à changer la donne… Guillaume le Conquérant impose ensuite en 1066 un décret qui instaure le rasage obligatoire. En Italie, en 1128, le barbu risque même les châtiments corporels. Les siècles qui suivent sont ainsi sans barbe, à part quelques mouvements passagers, et ne reviendra à la mode qu’à partir des Grandes découvertes.

En effet, les conquérants des XV et XVIè siècles, imberbes, s’aperçoivent que les conquis, amériendiens – et plus tard noirs africains – le sont souvent aussi. L’on remédiera à cela en se la laissant repousser. Un temps. Jusqu’à ce que se raser redevienne norme à partir du siècle des Lumières, la barbe se retransformant en un vulgaire signe de primitivité. Durant la Révolution, le rasage intégral est même obligatoire. Être barbu devient synonyme de saleté ou d’etrangeté. Vous devenez cet être louche en laissant apparaître votre pilosité faciale. ”La barbe, étant un demi-masque, devrait être interdite par la police” disait le philosophe Arthur Schopenhauer.

Une taxe en Russie est imposée aux citoyens qui refusent de se la raser, quand en Grande-Bretagne, un vilain jeu permet de gagner des points en étant le premier à crier ”beaver” (barbu) à chaque fois que l’on croise un homme hostile au rasoir. Elle fut néanmoins un temps à nouveau à l’honneur, ses porteurs réaffirmant leur virilité à travers son port. Charles Darwin, fidèle barbu voyait ainsi que les poils faciaux des hommes étaient là pour servir d’ornements avantageux d’un point de vue évolutionniste. Mais ce ne fut qu’un temps. Et depuis, à part quelques tentatives, ou grâce aux hipsters aujourd’hui, la barbe n’a autrement plus la côte. On est civilisé, on se rase… Le monde entier se calquant culturellement, sur l’Occident, tout le monde suivra la marche et se rasera ainsi de concert. Même en territoire musulman, la barbe laissera sa place à la bonne vieille moustache que l’on connaît tous.

Et pourtant, qu’elle embellit l’homme qui la porte ! Virile, attribut des Prophètes et autres grands hommes de l’histoire, donnant du caractère au visage des plus juvéniles, elle a décidément tout pour plaire. Redonnons lui ses lettre de noblesse, et laissons pousser nos barbes !

P.S. Il n’est pas fait état ici du statut juridique de la chose, ni de jugement à l’égard des choix de chacun en la matière. Ceci ne nous revenant pas de droit.

R. Klingler