La fin des musulmans d’Espagne

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Mosquée-cathédrale de Cordoue

Extrait de L’espagne musulmane – André Clot

L’acte de capitulation qui garantissait l’existence de la minorité mudejare de Grenade ne fut pas longtemps respecté. Dès 1498, moins de dix ans après la conclusion de l’accord entre Ferdinand et Boabdil, les autorités catholiques, sous l’inspiration de l’archevêque de Tolède, Francesco Jimenez de Cisneros, déclenchèrent des actions pour amener la conversion des musulmans. Les méthodes employées eurent de l’effet sur une minorité de musulmans mais une majorité préféra l’émigration. Ce courant vers le Maghreb s’amplifia lorsque la Castille, en 1502, obligea les musulmans à choisir entre la conversion, l’émigration ou la mort. Beaucoup choisirent alors la conversion. C’était une véritable épuration qui commençait, semblable à celle qui avait frappé les Juifs, limitée cependant parce qu’en Castille les musulmans n’étaient pas très nombreux. Les conséquences de ses mesures furent, de ce fait, sans réelle gravité. Il en fut autrement lorsque, en 1526, la conversion des Moriscos d’Aragon et de Valence fut ordonnée. À Valence, 30 pour 100 de la population était musulmane, dont la grande majorité vivait dans les campagnes, en Aragon 20 pour 100, des paysans eux aussi. À Grenade ils étaient 40 pour 100. Une campagne de christianisation fut ordonnée, par la propagande et la persuasion pacifique : interdiction de posséder des livres islamiques, interdiction d’observer certaines coutumes prétendument islamiques, les bains par exemple. Les effets de cette politique furent limités, principalement parce que les Moriscos payaient un impôt spécial dont les seigneurs ne voulaient pas se priver, ensuite parce que les musulmans parvenaient en négociant à retarder l’intervention de l’Inquisition. Les mesures contre les musulmans se succédaient cependant, interdiction de parler arabe, de célébrer en public les fêtes traditionnelles, etc. Les conséquences de ces mesures étaient minces. Mais, en 1568, des Moriscos étrangers à Grenade entrèrent dans la ville, ameutant quelques centaines de musulmans qui se joignirent à eux, 4.000 rebelles, qui se réfugièrent dans la montagne après l’échec du soulèvement. Des Turcs les rejoignirent, le soulèvement s’étendit. Quelques semaines plus tard les insurgés, qui étaient maintenant 150.000, dont 45.000 en armes, établirent une liaison avec Alger, c’est-à-dire les Turcs de l’empire ottoman. La nouvelle de l’insurrection se répandit en Europe, où elle déchaîna les passions et les inquiétudes. En Espagne, on prit la chose très au sérieux. «L’alarme est très chaude, en tout le royaume», écrit l’ambassadeur de France à Charles IX.
La riposte aux insurgés dans leurs montagnes est difficile, la longue côte de l’ouest de la Péninsule est propice aux débarquements d’hommes et d’équipements envoyés par les autres pays musulmans, c’est-à-dire avant tout l’énorme empire ottoman. Les offensives se succèdent, sans grands résultats. Philippe II, sans le manifester, est inquiet. Comment annoncer une éclatante victoire lorsque l’on a affaire à des bandes retranchées dans leurs repaires de la sierra ? Don Juan d’Autriche est nommé commandant en chef des unités contre les révoltés, en même temps qu’on apprend que le sultan de Constantinople, Sélim II, qui a succédé à Soliman le Magnifique, se prépare à la guerre. Dans quelle direction ? On en est réduit aux suppositions, sans exclure l’Espagne, loin de là. On craint aussi que les autres musulmans d’Espagne se révoltent, comme ceux de Grenade. Les bruits les plus divers courent, tels ceux de la promesse qu’aurait faite la Porte – le gouvernement turc – d’envoyer aux Maures d’Espagne «des millions d’arquebuses» et du débarquement prochain d’«une armada» d’hommes, de préparatifs contre l’Espagne des souverains musulmans d’Afrique du Nord, etc. Et la guerre de Grenade coûte très cher. Dans les villes d’Espagne, où vivent des milliers de musulmans, les foules se déchaînent contre eux, les arrêtent et les vendent comme esclaves, eux et leurs femmes. Les chefs des insurgés sont assassinés l’un après l’autre. Enfin, en 1570, la paix est conclue avec le chef de la rébellion. Les Maures sont pardonnés. Ils sont autorisés à porter leur costume traditionnel, mais ils doivent sans délai déposer les armes. De petits navires continuent à débarquer, la nuit, des armes du Maroc. Et, dans les montagnes, les foyers de guerre ne sont pas tous éteints. Les musulmans, dans leurs retranchements, refusent de se soumettre, à moins d’être autorisés à rester dans les Alpujarras, ce que n’acceptent pas les autorités. Une sorte de guerre des maquis s’institue, la moins propice à des succès chrétiens.

L’expulsion

L’idée commence à cheminer, parmi les dirigeants chrétiens, d’une expulsion en masse des musulmans. On en craint cependant les conséquences économiques. Au surplus, ni les évêques espagnols, ni le Vatican ne sont favorables à cette idée. Mais de larges secteurs de l’opinion publique le sont, d’autant plus que les insurgés échappent à tous ceux qui les pourchassent à travers plaines et montagnes. Finalement, la décision de les expulser fut prise pour des raisons de sécurité. On reprochait depuis longtemps aux Moriscos leurs relations avec les Turcs et les États musulmans du Maghreb. Or, l’Espagne préparait alors une expédition en Afrique dans le but de mettre la main sur Larache, qu’elle convoitait depuis longtemps. À la cour de Madrid, on haïssait les musulmans, pour de multiples raisons, surtout religieuses. On peut s’étonner que Philippe II, dans son fanatisme, n’ait pas pris depuis longtemps la décision de se débarrasser de ces populations dont tout le séparait. Il avait déjà cependant proscrit l’usage de la langue et des livres arabes ainsi que le costume traditionnel. Ce fut le duc de Lerne, son principal conseiller, qui acheva de le convaincre, en alléguant des raisons de sécurité, c’est-à-dire en les accusant de comploter avec des pays étrangers. L’édit du 16 septembre 1609 donnait aux Moriscos un délai de trois jours pour quitter le royaume sous peine de mort. Ils étaient autorisés à emporter ce qu’ils pouvaient transporter avec eux. Des chrétiens vinrent s’installer sur leurs belles terres. Les seigneurs chrétiens furent indemnisés des pertes qu’ils subissaient ainsi, car les musulmans étaient très travailleurs et personne ne les remplaça. Un semblant de résistance s’organisa parmi eux pour tenter de s’opposer aux ordres des autorités avec, à leur tête, un nommé Turigi. Il fut fait prisonnier et supplicié, sa tête exposée à l’une des portes de Valence. À la fin de 1609 vint le tour des Moriscos d’Andalousie, d’Aragon quelques mois plus tard. Les déportés encombraient les routes et leur état lamentable apitoyait les cœurs les plus durs. On cite une lettre de don Juan à Ruy Gomez : « C’était la plus grande tristesse du monde, disait-il, car au moment du départ il y eut tant de pluie, de vent et de neige que ces pauvres gens se suspendaient les uns aux autres en se lamentant. On ne saurait nier qu’assister au dépeuplement d’un royaume est la plus grande pitié qui se puisse imaginer. » Des colonnes de ces malheureux furent assaillies, dépouillées et tuées par des chrétiens.

Sur combien de personnes ont porté les déportations ? Les estimations varient considérablement, de 50 000 à un million. La vérité se situe probablement entre 200 000 et 300 000, sur une population totale que certains estiment à huit millions, chiffre sans doute très exagéré. Des communautés entières furent transportées par mer en Afrique du Nord, Algérie ou Maroc, en Tunisie surtout, où le dey favorisa leur établissement. Des Maures d’Estramadure débarquèrent à Salé, sur la côte du Maroc, et avec d’autres déjà arrivés au Maroc créèrent là une « république » de pirates qui devint redoutable. Des minorités échappèrent à l’expulsion et restèrent en Espagne, en Castille notamment. Certains se livrèrent au brigandage mais la plupart continuèrent à vivre en paix et parvinrent à se faire oublier.

Les expulsions portèrent surtout sur les Morisques des villes, plus faciles à identifier et à atteindre. Presque tous durent partir, abandonnant leurs boutiques de petits commerçants ou d’artisans. Dans les campagnes, des villages furent épargnés, d’autres perdirent presque toute leur population. Mais, dans une grande proportion, échappèrent aux déportations les Morisques des montagnes, des villages isolés, les paysans perdus dans la campagne ou dans certaines régions côtières loin des agglomérations – et plus encore ceux dont le seigneur avait la possibilité de les garder pour les faire travailler. En ce qui concerne les enfants, petits-enfants et descendants des innombrables mariages mixtes, il est bien évident que leur immense majorité a échappé aux déportations.