Historique des médias musulmans français

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En deux générations, le paysage médiatique musulman a fait preuve d’une grande créativité. Au début des années 2000, l’arrivée conjointe de trentenaires, à la fois musulmans et français, et d’Internet, a permis le développement de médias qui reflètent la diversité de ce groupe social.

Sommaire

Le nombre de musulmans en France fait l’objet de controverses : selon les sources, il a pu varier entre 3 et 6 millions. Les recensements ne comprenant pas la variable religieuse en France, on ne peut que faire des estimations, à partir de divers sondages sur la religiosité et sur les origines. Des chercheurs de l’Ined (Institut national d’études démographiques), à partir de l’enquête Trajectoires et Origines (2009), donnent une hypothèse de 4,1 millions de musulmans. D’autres sources, se référant aux estimations du Bureau central des cultes du ministère de l’Intérieur[+], en comptent au moins 5 millions, dont 2 millions de pratiquants réguliers ou occasionnels. Les musulmans sont plus religieux que la moyenne des Français. Une enquête de l’Ifop (2011) indique que, parmi eux, 41 % se déclarent croyants et pratiquants, 34 % croyants et non pratiquants, les autres se considérant comme d’origine musulmane ou sans religion. Plus précisément, 39 % disent prier chaque jour, 71 % pratiquer le ramadan et 25 % (35 % des hommes et 16 % des femmes) aller généralement à la mosquée le vendredi. En ce qui concerne les origines, d’après les chiffres de l’Ined, les musulmans sont majoritairement (environ 80 %) des descendants de migrants du Maghreb (dont la moitié d’Algérie, un tiers du Maroc et un sixième de Tunisie), un peu moins d’un dixième sont d’origine turque et autant d’origine subsaharienne.
Comment dresser un panorama des médias musulmans en France ? Au préalable, en rappelant le contexte social, d’une religion longtemps vue comme celle des travailleurs migrants, d’abord temporaires, puis s’installant et devenant visibles à partir du début des années 1980 et, maintenant, celle de leurs descendants, qui bien que Français, sont souvent renvoyés à leurs origines.
Nous verrons comment une poignée d’intellectuels, dont certains convertis, puis un nombre croissant de jeunes vont créer de nouveaux médias, dont certains seront éphémères, dans un contexte de faibles ressources matérielles et de tension entre diverses organisations musulmanes longtemps liées aux origines nationales.
Nous évoquerons brièvement les émissions dans l’audiovisuel public et l’édition d’ouvrages, puis aborderons, plus longuement, la presse papier et les médias en ligne.
La diversité des projets naissant avec l’entrée en scène des « seconde génération », à la fin des années 1990, atteste de leur créativité et dynamisme, mais les difficultés financières empêchent leur pérennité. L’arrivée d’internet, au début des années 2000, change complètement la donne, en rendant les médias viables. Le tournant 2010 voit le développement d’émissions et de chaines internet vidéo.
Les facteurs de cette diversité et de ces évolutions relèvent à la fois des générations, des transformations politiques (droit associatif des étrangers à partir de 1981, débats récurrents sur la laïcité et la place de l’islam à partir de 1989), du contexte international (attentats du 11 septembre 2001), du développement technologique internet et, bien sûr, de trajectoires personnelles.

Les émissions musulmanes trouvent leur place dans l’audiovisuel public

 L’islam ne sera intégré dans les programmes religieux diffusés à la télévision le dimanche matin qu’au début des années 1980, avec deux émissions  
On le sait, « la République ne reconnaît […] aucun culte » (article 2 de la Loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Églises et de l’État). Elle doit néanmoins les connaître tous, afin de garantir leur libre exercice (article 1, loi 1905). De fait, plusieurs dispositifs offrent aux religions des éléments de facilitation et, donc, de reconnaissance.
Les émissions religieusesont donc une place dans l’audiovisuel public dès les débuts de la radio, dans les années 1920 et de la télévision dans les années 1940. La première messe télévisée du monde a été filmée en direct de Notre-Dame de Paris à Noël 1948.
L’islam ne sera intégré dans les programmes religieux diffusés à la télévision le dimanche matin qu’au début des années 1980, avec deux émissions (une quinzaine de minutes) en juillet et septembre 1982, puis une programmation régulière à compter de janvier 1983 sur TF1 (puis sur France 2 après la privatisation). L’émission dure 15 minutes, puis 30 minutes à partir de 1991. Elle s’intitule Connaître l’islam, puis, après une période tumultueuse, elle est reprise en 1998 par une équipe plus jeune et devient Vivre l’islam.
Pour Radio France, c’est France Culture qui assure le service des émissions religieuses, ou culturelles telle l’émission Cultures d’Islam d’Abdelwahab Medded est diffusée de 1997 jusqu’à fin 2014 (son décès). Elle est reprise en janvier 2015 par Abdennour Bidar, puis en avril 2016 par Ghaleb Bencheikh, avec un nouvel intitulé : Questions d’islam.

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La vitalité de l’édition de livres musulmans

Aucune étude récente n’est disponible sur l’édition de livres musulmans. Dans son enquête, Les réseaux du livre islamique, menée au milieu des années 1990, Soraya El Alaoui souligne qu’en 1995, sur trente maisons d’éditions présentes dans les librairies islamiques parisiennes, dix-sept sont libanaises (ou installées au Liban, où la faiblesse des taxes est très favorable à l’édition), treize sont françaises, une belge et une helvétique.
La visite des nombreuses librairies islamiques ou de la Rencontre annuelle des musulmans de France organisée par l’UOIF (Union des organisations islamiques de France) au Bourget montre la vitalité et la diversité du secteur : traductions et commentaires du Coran, livres de piété, livres pour enfants, livres savants etc. Albouraq, filiale française d’une maison d’édition libanaise, fondée en 1996, est le poids lourd qui a la surface économique lui permettant d’offrir, des stands de livres islamiques aux grandes surfaces pendant la période de ramadan. Ses offres sont très larges, du traité soufi au livre de cuisine, en passant par des ouvrages plus classiques. L’éditeur est aussi régulièrement présent au Salon du livre. Le mouvement piétiste Tabligh, très présent dans par son nombre de mosquées et de salles de prière, fonde les éditions Le Figuier en 1995.
Du côté des tendances héritières ou proches du mouvement des Frères musulmans, l’édition se développe à partir du début des années 1990. D’une part, les éditions Tawhid sont créées à Lyon en 1991, dans la visée d’un islam à la fois français et rigoureux, par l’Union des jeunes musulmans. Cette association de musulmans de « seconde génération » et d’origines très diverses (fondée en 1987) est membre du Collectif des musulmans de France et proche du prédicateur et théologien, Tariq Ramadan. Les éditions Tawhid, qui possèdent aussi des librairies (à Lyon depuis 1989 et à Paris depuis 2005), diffusent aussi largement ses écrits et ses conférences, D’autre part, l’Union des organisations islamiques de France (UOIF, alias « Musulmans de France », sa nouvelle dénomination depuis fin février 2017), met en place le Gedis (Groupe Édition Diffusion Services) en 1998, spécialisé à la fois dans l’évènementiel (les Rencontres du Bourget) et l’édition. Une ligne spécialisée du Gedis, l’édition Bayane ouvre en 2012, avec une visée de diffusion plus large, et participe ponctuellement au Salon du livre en 2014.

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Des années 1960 au milieu des années 1990 : dynamique intellectuelle et premières revues

Des intellectuels musulmans sont présents et actifs en France dès les années 1950-1960, incluant quelques convertis célèbres. Un savant indien va jouer un rôle important : Mohammed Hamidullah (1908-2002), auteur, jurisconsulte et chercheur au CNRS (1954-1978), et traducteur du Coran. Il vit en France de 1948 à 1996 et a cofondé le Centre culturel islamique de Paris, en 1958.
Autour de lui se regroupent des étudiants étrangers venus effectuer un troisième cycle ou un doctorat en France, puis des jeunes français (des « seconde génération ») en demande d’un islam moins piétiste que ce qui leur est proposé. C’est ainsi qu’est fondée, en 1962, l’AEIF (Association des étudiants islamiques de France) qui organise des conférences et des groupes d’étude dans lesquels ces jeunes musulmans préparent eux-mêmes des exposés.
L’association se scinde au milieu des années 1970, une partie poursuit le travail intellectuel de l’AEIF et l’autre se détache, en formant en 1979 le GIF (Groupement islamique de France) qui, avec quelques associations locales, deviendra l’UOIF (Union des organisations islamiques de France, organisation s’inscrivant dans l’héritage des Frères musulmans) en 1983.
L’AEIF publie une revue trimestrielle, Le Musulman de 1972 à 1975, puis de 1987 à 1996. En son sein, mais avec une certaine autonomie, un petit groupe d’étudiants se forme à l’écriture et fonde en 1992 une revue trimestrielle à destination des jeunes, le Musulman Junior, qui tient un an et demi. L’AEIF a été formatrice pour une partie de ceux qui vont s’investir dans de nouveaux médias dans les années 1990.

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Années 1990, les jeunes de « seconde génération » créent leurs propres revues

 Ces jeunes fondent plusieurs revues ainsi que plusieurs titres éphémères, comme Saphir le médiateur, Actualis et Hawwa qui peinent à trouver un équilibre économique, mais elles attestent de la dynamique en marche  
La majorité des protagonistes de cette période sont nés entre le milieu des années 1960 et le milieu des années 1970 en France ou ils y ont fait leur scolarité. Ces jeunes fondent plusieurs revues : Islam de France (1997-2000), La Medina (1998-2003) ainsi que plusieurs titres éphémères, comme Saphir le médiateur, Actualis et Hawwa. Ces revues peinent à trouver un équilibre économique, mais elles attestent de la dynamique en marche. Comme on le verra, plusieurs titres se transformeront ensuite en médias en ligne.
Islam de France est créée en 1997, et dirigée par deux ex-journalistes politiques de Radio France-Maghreb,Saïd Branine et Michel Renard, et éditée par l’Harmattan. Né en 1965 en Algérie, ayant passé son enfance à Vierzon, Saïd Branine est un des personnages-clés de cette période (et des suivantes). Après Radio France-Maghreb (1994-1997), il fonde de la revue Islam de France et codirige sa rédaction de 1996 à 2001. Son collègue, Michel Renard, né en 1954, a été communiste avant de se convertir à l’islam , et journaliste avant d’être enseignant en histoire. Les deux journalistes ont aussi dirigé avec Guy Henebelle, le numéro de la revue Panoramique « L’islam est-il rebelle à la libre critique ? » avec plus de vingt textes rassemblant des musulmans et d’ex-musulmans tels que Taslima Nasreen.
La Medina, revue mensuelle présentant une approche culturelle de l’islam, est fondée en 1998, par Hakim El Ghissassi, né en 1963 au Maroc, et arrivé en France en 1986 pour poursuivre ses études. La revue cesse de paraître en 2003, au bout de vingt-trois numéros. Il fonde aussi en 2002 Islam. Revue trimestrielle d’histoire et de théologie musulmane, qui ne tient que quelques numéros. El Ghissassi lancera le site Sezame.info puis, en décembre 2005, la revue, Sézame. Des clés pour comprendre le monde de l’islam, cette fois à destination de deux publics, en France et au Maroc, où le journaliste poursuit désormais ses activités. Le premier numéro comporte un dossier sur l’islam marocain et un autre sur l’actualité des banlieues françaises et la retraite des immigrés de première génération.
 
Hawwa (Ève) sort son premier numéro 1999, édité par Albouraq. Magazine féminin, fondé par la jeune journaliste française Dora Mabrouk (née en 1974), qui en présente ainsi l’approche : « Il n’y a pas de modèle normatif de la femme musulmane. Les rubriques montrent la diversité des femmes qui sont de culture musulmane. Elle peut être croyante ou non croyante. Elle peut être pratiquante ou non pratiquante. Nous lui donnons la parole ». Il publie cinq numéros entre fin 1999 et 2004,(avec une interruption de deux ans), sur des thèmes incluant notamment l’Andalousie, les femmes afghanes, l’amour.
 
La revue semestrielle Saphir le Médiateur sort fin 1999, avec une équipe issue du Musulman Junior. Un second et dernier numéro sort l’année suivante. L’équipe rebondira en 2002 avec le site internet Saphirnews.com.
Columbus sort en 2002, à l’initiative de Habib Affès, docteur en sciences de l’éducation, auteur de méthodes d’arabe pour les enfants ainsi que de livres d’éducation religieuse. Format A4 et papier glacé, la revue s’adresse aux « jeunes d’aujourd’hui, parents, éducateurs », « pour tous ceux qui se posent des questions sur la vie, l’amour, la spiritualité et cherchent des éclairages pour leurs grandes décisions ». Son premier numéro explore le thème « savoir Aimer », ainsi que les conduites à risques et la violence. La revue tiendra quatre numéros avant de s’éteindre en 2003.
Actualis. Islam et société sort son premier numéro au printemps 2004, lors du rassemblement musulman annuel du Bourget, organisé par l’Union des organisations islamiques de France (UOIF), qui est aussi son soutien. Réalisé par des jeunes, au format et graphisme s’inspirant du Courier international, il est tiré à 20 000 exemplaires, et donne la parole à des universitaires, majoritairement non-musulmans et inclut un article sur les juifs Loubavitch. Cette revue s’arrête après trois numéros.

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Début 2000, le tournant internet : médias d’information spécialisés et médias communautaires

 Les attentats du 11 septembre2001 renforcent le sentiment d’urgence et de responsabilité de produire une information sur le fait musulman   Les acteurs du tournant internet au début des années 2000 sont d’abord ceux qui ont fondé des revues papier qui ont fait face aux difficultés économiques. Les attentats du 11 septembre2001 renforcent le sentiment d’urgence et de responsabilité de produire une information sur le fait musulman. D’autres sites se créent plus tard, souvent plus militants, et sont le fait de la demi-génération suivante.
Deux médias d’information générale apparaissent dès les débuts d’internet. Oumma.com est fondé en 1999, par Saïd Branine, un des deux codirecteurs de la revue Islam de France. Saphirnews est fondé en 2002 par l’équipe issue du Musulman Junior et de l’éphémère Saphir Le médiateur.
Saïd Branine a déjà été présenté. Le cofondateur de Saphirnews et de Salamnews, (le mensuel papier gratuit lancé par la même équipe à partir de 2008), Mohammed Colin est né en 1977 à Lille, il fait partie de la jeune équipe (entre 30 et 45 ans) qui a poursuivi ou repris Saphir Le Mediateur. Il est issu d’un couple mixte, son père est « catholique non pratiquant d’origine bretonne » et sa mère, « fille de harki de confession musulmane ». Il passe son enfance à Dreux, dans un quartier populaire, l’islam tendance Tabligh (un courant pieux et peu enclin à valoriser les études ou le questionnement intellectuel) le pousse à chercher d’autres voies, plus à même de satisfaire sa curiosité intellectuelle et d’agir comme musulman citoyen en contribuant à représentation plus juste de l’islam dans l’espace public français.
 
 Saphirnews et Oumma ne sont pas des médias communautaires, mais des médias d’information spécialisée sur le fait musulman, dont les équipes visent un travail journalistique professionnel et une reconnaissance de la part du public musulman et au-delà  Saphirnews et Oumma ne sont pas des médias communautaires, mais des médias d’information spécialisée sur le fait musulman, dont les équipes visent un travail journalistique professionnel et une reconnaissance de la part du public musulman et au-delà. L’un comme l’autre s’appuient sur des journalistes qui enquêtent mais accueillent aussi des contributions extérieures. Si leurs thèmes touchent souvent le fait musulman (en France et dans d’autres contextes nationaux), ils incluent des questions de société touchant des secteurs plus larges, tels que banlieues, discriminations, réfugiés… Au-delà des points communs de ces deux sites concurrents, Oumma s’est bien plus fortement investi dans la vidéo, en publiant des émissions régulières sur une large variété de thèmes, avec un site spécifique Oummatv depuis 2008. Il prend aussi le risque d’être un peu plus engagé (par exemple sur le conflit israélo-palestinien), alors que Saphirnews se veut plus distancié. Ce dernier est partenaire de crosscheck, un système inter-médias de vérification d’information, ses informations croisent souvent plusieurs points de vue, il est aussi le seul media à avoir un dessinateur de presse. Ces deux médias sont de loin les plus reconnus et les plus cités par les médias non musulmans, leurs journalistes participent aussi à des émissions, animations de débats, conférences avec d’autres partenaires non musulmans.
Trois médias s’orientent vers l’information et la défense du consommateur musulman : Pagehalal.fr, fondé en 2005, qui propose un annuaire des services musulmans et Al-kanz.org, fondé en 2006, qui se fait connaître dans sa chasse efficace aux fraudes des circuits halals, mais aussi par sa connaissance attentive du terrain et sa capacité d’enquête (au moment des « émeutes » de Trappes en 2013, en révélant des propos racistes sur un forum de policiers). Il traite aussi largement de finance musulmane, de discrimination et d’entreprenariat musulman. Fateh Kimouche, son fondateur, né en 1976, a fait des études de philosophie. Enfin Desdomesetdesminarets.fr traite de « l’actualité des mosquées » et vise à « apporter un soutien aux communautés musulmanes qui souffrent dans certaines villes de France, hélas nombreuses, où pratiquer son culte dans la dignité relève du grand luxe ».
Trois médias militants se créent encore au tournant 2010 : Ajib.fr et Katibin.fr en 2010 puis en 2012, Islam&Info.fr en 2012. Islametinfo.fr va se hisser en quatrième place du peloton, notamment à la faveur d’un reportage publié au moment des « émeutes » de Trappes en 2013. Elias d’Imzalène (pseudonyme), né vers la fin des années 1980, juriste de formation, privilégie une tonalité très engagée, comme en atteste la présentation initiale du média, « Notre point de ralliement est notre vision d’un islam pur éloigné des conceptions de la classe politique et de certains sites communautaires musulmans aux ordres ».
Si Al-kanz, Katibin et Islam&Info, Desdomesetdesminarets.fr sont aussi des médias d’information, avec une certaine diversité thématique, leur visée est nettement plus communautaire et plus militante que Oumma et Saphirnews. Katibin a mis en place un service d’offre et de demande d’emploi (Deenjob). Islam&Info ou Desdomesetdesminaretspeuvent être très critiques vis-à-vis de coreligionnaires, à leur vue trop modérés, comme Tareq Oubrou (à propos de l’affaire de l’imam ultra rigoriste Houdeyfa).
Pour compléter ce paysage, il faudrait encore mentionner un média féminin, de « voilées branchées », fondé par deux jeunes femmes en 2008 Hidjab and the city, et a eu une certaine audience, mais a cessé en 2011, pour devenir un projet collaboratif puis une start-up, ainsi qu’un média à visée académique, créé en 2012 par des doctorants et jeunes chercheurs, musulmans et non musulmans, Lescahiersdelislam.fr.
Bien qu’il soit difficile d’évaluer l’audience comparée des sites internet, la mesure fournie par l’outil en ligne gratuit alexa.com (rang français, temps quotidien moyen passé sur le site) nous donne une estimation pertinente. Le tableau ci-dessous (établi à partir de cet outil) indique ces trois informations, ainsi que la date de création des médias étudiés, classés en fonction de leur rang de fréquentation (en France).

Source : Anne-Sophie Lamine, à partir de l’outil Alexa.com, recherche en cours.
Un temps quotidien faible signifie que le lecteur accroche peu (ou qu’il a cliqué sur ce site en cherchant autre chose), alors qu’un temps plus élevé signifie que le site est source d’information (lecture d’un ou plusieurs articles).

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Des médias aux tonalités différentes

Le traitement de la diffusion de la Charte de la laïcité dans les écoles à la rentrée 2013, donne une illustration comparative des tonalités de chacun de ces médias en ligne.
Le traitement de la Charte de la laïcité à l’école dans quelques médias « musulmans »
(Titre de l’article suivi d’un extrait)
— « Peillon et Boubakeur s’accusent mutuellement de stigmatiser les musulmans » : « La charte de la laïcité du ministre de l’Éducation nationale Vincent Peillon qui vise implicitement l’islam et les musulmans de France n’a guère été appréciée par Dalil Boubakeur, lequel habituellement se montre plutôt complaisant à l’égard du gouvernement. », Oumma.com, 12/09/2013.
— « Charte de la laïcité à l’école : l’islam dans le viseur ? » : « En réponse aux craintes des musulmans qui y verraient une stigmatisation, le ministre assure que la charte est neutre. “La laïcité ne s’adresse à aucune religion en particulier puisque, précisément, elle les met toutes sur un pied d’égalité”, a-t-il indiqué. Aux musulmans d’en juger, document à l’appui. », Saphirnews.com, 12/09/2013.
— « L’enfant et la laïcité, ce mensonge français » : « Les mensonges de Vincent Peillon ne changeront rien à la réalité. La nouvelle charte de la laïcité est évidemment dirigée contre les musulmans. Mais la lâcheté des socialistes, qu’ils partagent avec l’UMP, ne permet pas la franchise », Al-Kanz.org 9/09/2013.
— « L’hypocrisie de la Charte anti-musulman sur la “laïcité à l’école” » : « C’est la communauté musulmane qui est une nouvelle fois visée. Sorte d’épouvantail républicain, indigène sans mémoire, les politiques pensent que le musulman est le “parfait pigeon” à utiliser, à jeter et à chouchouter lors des rendez-vous électoraux. Ces individus doivent se réveiller et s’organiser (et ils commencent !). Les responsables politiques n’ont pas encore pris conscience que le temps de l’indigénat était terminé. », Islam&Info.fr, 12/09/2013.
— « La charte de la laïcité à l’école : les musulmans ne peuvent que se sentir visés » : « […] difficile de ne pas voir derrière cette charte une nouvelle instrumentalisation de la laïcité afin de viser l’islam. Difficile de ne pas voir qu’une communauté religieuse soit ciblée par ce texte, à savoir les musulmans. », Ajib.fr, 10/09/2013.
— « France : Vincent Peillon dévoile sa “charte de la laïcité” »: « […] ce nouveau règlement semble s’adresser à une partie de la population en particulier et les musulmans sont – une fois de plus – sur le haut du podium. […] Peillon a dévoilé au grand jour sa fameuse charte, d’accord, et maintenant ? Est-ce en placardant ces articles sur les murs des collèges et lycées que le problème se résoudra ? Car, il faut le dire, il existe aujourd’hui une grande problématique en ce qui concerne l’Islam en France. Certes, un règlement est indispensable pour la vie en société mais le dialogue également et c’est le principe même de la République… en théorie. », Katibin.fr, 9/9/2013.
— Pageshalal.frse contente de reprendre un article neutre et descriptif du Figaro.fr, daté du 8/9/2013, »Les 15 articles de la charte de la laïcité à l’école »,  lui-même repris de l’AFP.
 Finalement, ce paysage médiatique « musulman » tend, sinon à se fondre totalement dans le paysage français, du moins à ressembler à d’autres médias, à la fois dans leur forme et dans la manière de traiter leurs sujet  Finalement, ce paysage médiatique « musulman » tend, sinon à se fondre totalement dans le paysage français, du moins à ressembler à d’autres médias (tout en gardant ses spécificités), à la fois dans leur forme (rubricage, utilisation des photos et vidéos) et dans la manière de traiter leurs sujet.
Les uns sont des médias spécialisés, certes attentifs aux discriminations, mais visant à participer à l’information d’une manière collaborative et reconnue par d’autres médias. Dans ce sens, on peut dire qu’ils fabriquent du « commun » (une information commune) à partir du particulier (leur position de minoritaire). Bien que plus modestes, on peut les comparer à d’autres médias confessionnels catholiques, par exemple. Les autres sont plus communautaires, soit informatifs, soit avec une forte visée militante et contre-hégémonique. Ils ont à cet égard des points communs avec des sites militants altermondialistes ou postcoloniaux (ou d’autres sites religieux militants).
Ce parcours nous montre aussi comment le paysage musulman a complètement changé, en deux générations. L’arrivée concomitante d’une génération de trentenaires, à la fois musulmans et français, à la fois croyants et citoyens, ainsi que celle d’Internet a permis le développement sans précédent d’une diversité de médias musulmans qui reflètent la diversité interne de ce groupe social. On peut parier que cette évolution va se poursuivre de manière accélérée dans les décennies qui viennent, à la fois du fait du nombre croissant de jeunes intellectuels musulmans et avec l’arrivée d’une génération de retraités éduqués qui pourra offrir un temps de bénévolat qualifié.

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Références

Antoine BÉVORT, « Webanalytics ou l’analyse d’audience des sites politiques: précisions méthodologiques », 26/10/2016, https://blogs.mediapart.fr/antoine-bevort.
Jocelyne Cesari, Musulmans et Républicains: les jeunes, l’islam et la France, Bruxelles, Editions Complexe, 1998.
 
Claire Donnet, « Hijab and the City et la construction d’une féminité pieuse », Frontières identitaires et représentations de l’altérité, Paris, Collection FIRA-HAL-SHS, 2012, p. 1-9.
Soraya El-Alaoui, Les réseaux du livre islamique. Parcours parisiens, Paris, CNRS Éditions, 2006
Franck Frégosi, « Formes de mobilisation collective des musulmans en France et en Europe », Revue internationale de politique comparée, 16/1, 2009, p. 41-61.
 
Sophie Gebeil, « Les mémoires de l’immigration maghrébine sur le web français de1999 à 2014 », Les Cahiers du numérique, 12/3, 2016, p. 115-138.
 
Anne-Marie Oliva, « Emissions religieuses et service public audiovisuel », Droit et cultures, 51, 2006, p. 103-112.
Isabelle Rigoni(2010), « Les médias des minorités ethniques. Représenter l’identité collective sur la scène publique »Revue européenne des migrations internationales, 26/1, p. 7-16.

Patrick Simon, VincentTiberj, « Sécularisation ou regain religieux : la religiosité des immigrés et de leurs descendants », Documents de travail INED, 196, 2013, p. 1-37.


Crédit :
Ina. Illustration : Alice Durand