Le Japon et les musulmans

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Si la première mention d’”al-Yâban” dans les sources islamiques remonte à 1430, on peut marquer le début des relations islamo-japonaises à la somptueuse ambassade envoyée par le sultan ottoman Abdülhamid II à son homologue l’empereur Meiji, en 1889.

Sur le navire Ertugrül, pas moins de 600 marins et diplomates, ainsi que de nombreux cadeaux pour le souverain nippon : accueilli avec une rare hospitalité par les Japonais, l’équipage subit malheureusement un typhon sur le chemin du retour, dont personne ne réchappe. Aussitôt, un jeune journaliste, Yamada Torajiro, lance une récolte de fonds pour les familles des disparus et parvient à lever l’équivalent de 100 millions de dollars aujourd’hui. Il se rend en personne à Istanbul, en 1892, pour remettre la somme au sultan Abdülhamid, et tombe amoureux de la ville : il y restera vingt ans, ne manquant aucune occasion de resserrer les liens entre la Ummah et le pays du soleil levant, et se convertira à l’islâm sous le nom de ‘Abd al-Halîm, devenant ainsi le premier musulman de son peuple.

Car au-delà du respect mutuel qui animent ces deux civilisations qui se considèrent l’une et l’autre comme de haute valeur morale, le Japon de l’ère Meiji – première nation non européenne de l’époque moderne à parvenir à un tel niveau de puissance et de développement – exerce surtout une véritable fascination sur les musulmans “éveillés” qui travaillent au renouveau islamique. Quand, en 1905, l’armée japonaise parvient à vaincre les troupes russes – une première historique -, une véritable frénésie s’empare des musulmans, notamment ceux d’Asie centrale, qui subissent de plein fouet la domination des tsars. Les poèmes vantant la gloire de Meiji se multiplient, au point qu’un savant de Boukhara propagera même la rumeur que l’empereur nippon descendrait d’une tribu yéménite et se serait secrètement converti à l’islâm…

Plus sérieusement, la guerre de 1905 amène surtout la construction de la première mosquée du Japon, construite par des prisonniers de guerre tatars de l’armée russe : le Japon devient également un refuge pour les activistes musulmans pourchassés par les tsars. Ainsi, en 1909, ‘Abd al-Rashid Ibrahim, un imâm tatar, s’y installe et y développe la da’wa, amenant de nombreux Japonais à l’islâm, tandis qu’une première traduction du Qur’ân dans la langue du pays est publiée en 1920 par un prêtre bouddhiste. Le flot de réfugiés tatars ne tarit pas avec l’avènement de l’URSS, au point que la communauté musulmane, désormais bien implantée à Tokyo, y construit sa Grande Mosquée, ainsi qu’une école islamique, en 1938, publiant plus d’une centaine d’ouvrages.

Désormais grand imâm de la capitale de l’empire du Japon, ‘Abd al-Rashid Ibrahim intercédera par la suite fréquemment en faveur des musulmans d’Asie passés sous domination japonaise lors de la Seconde Guerre Mondiale, et les appellera à une alliance stratégique contre les puissances occidentales…