L’Algérie est-elle une création française ?

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Nombreuses sont les voix, nourries à la propagande zemourienne, à affirmer que l’Algérie serait une création française, une invention de toute pièce menée par l’administration coloniale. Selon ces derniers, c’est en 1839 que naît ce pays. Qu’en est-il réellement ?

D’al-maghrib Al-Awssat à l’Algérie, l’évolution  d’un nom

L’Algérie tire son nom d’une ville, Alger, appelée en arabe al-Djazāïr, littéralement « les îles ». Ce nom fait référence aux îlots faisant face à la ville, aujourd’hui réunis à la terre en lieu et place de ce qui fut l’amiralerie durant la période coloniale, appelés aujourd’hui l’îlot de la marine. Habitée depuis des millénaires, il faut attendre le Xe siècle et l’avènement des Zirides pour qu’une ville y soit fondée.

Les îlots ayant donné leur nom à Alger

Tout au long de la période médiévale, l’Algérie n’existe pas. Les musulmans, unis par la langue Arabe, font correspondre la région a une partie de l’Occident arabe : le Maghreb. Ce Maghreb arabo-musulman, correspondant à toute la région se trouvant à l’ouest de l’Egypte, n’obéit pas à une logique de découpage Nord-Sud qui est le tenant de la colonisation entamée au XIXe siècle. Plutôt, cette large région est découpée d’Est en Ouest en distinguant deux espaces, la bande côtière et les plaines au-delà. Le Sahara quand à lui est considéré comme une barrière entre les pays habités par les arabos-musulmans et  ceux où la population est noire de peau, le Sūdān, littéralement le « pays des noirs ». La bande côtière est ainsi subdivisée en plusieurs régions géographiques distinctes : al-Maghrib al-adna, comprenez le Proche-Occident, qui correspond à la partie occidentale de l’actuelle Libye ; al-Ifriqiyya, qui reprend le nom de l’antique province romaine construite sur les ruines de Carthage et qui correspond plus ou moins à l’actuelle Tunisie ; al-Maghrib al-awssat, littéralement le moyen-Occident qui correspond à la bande côtière de l’actuelle Algérie, et al-Maghrib al-aqsa, l’extrême-Occident, correspondant au Nord du Maroc actuel, notamment la zone de larges plaines s’étendant de Fèz à l’actuelle Marrakech. Concernant la zone semi-desertique située entre la côte et le désert, les arabes nommaient la région au Sud du Maghreb al-adna le pays de Fezzan, aujourd’hui incorporé à la Libye, celle au Sud du Maghreb al-awssat le vaste pays de Ez-Zāb. Le sud marocain quant à lui, exclusivement berbérophone, est connu sous le nom de bilad as-Sūs. Ceci pour la géographie.

Concernant les sociétés humaines, elles variaient d’un endroit à l’autre. La bande côtière Méditerranéenne où par le passé s’installèrent de nombreux comptoirs phéniciens, avait été provincialisé par l’Empire Romain. Peuplée de berbères qui étaient essentiellement nomades et qui répondaient à des logiques de Confédération tribales, la région connut les invasions barbares notamment celle, spectaculaire, des Vandales. Avec la conquête Islamique menée par les arabes, les populations berbères islamisées se sont arabisées. Vers 680, Mūsā ibn Nūçaïr, gouverneur Omeyyade, provincialise toute la région où, pour certains facteurs, les tensions montent entre les berbères et les Arabes, donnant lieu à de grandes révoltes.

En 751, les Omeyyades qui obéissaient à une logique centralisatrice forte sont renversés par les Abbassides qui se montrèrent incapables de conserver l’unité politique du Maghreb. Par l’intermédiaire des Bani Aghlāb basés à Qaïrawān, ils ne contrôlent plus que l’Ifriqiya et une partie du Maghreb al-awssat. Les nombreuses dissidences politico-religieuses en profitent pour fonder des entités politiques indépendantes du Califat  : Abu Qurra établit un État kharidjite à Tlemcen, les Rostémides établissent le leur à Tahert, aujourd’hui Tiaret, tandis que les Idrissides s’implantent dans la région de Fez. Ces derniers s’élargissent considérablement et s’emparent des possessions Suleymanides, leurs cousins, sur l’actuel territoire algérien. La puissante tribu berbère des Kutama, influencée par le chiisme, demeure indépendante du pouvoir central, bien qu’initialement vassale des Aghlabides de Qaïrawān. Aussi, à cette époque, le Maghreb est bien divisé.

Le Maghreb politique au Xe siècle

Le Maghreb devient une région stratégique sujette à la rivalité entre le puisant Califat chiite fatimide basé en Egypte et le Califat Omeyyade de Cordoue. Le déclin de l’Etat Idrisside et du Califat Omeyyade laisse place aux grands empires berbères Almoravides et Almohades, qui s’étendent du Sud du Maroc actuel à l’Espagne musulmane, al-Andalus. En raison des invasions hilaliennes, ces derniers interviennent et unifient temporairement le Maghreb. Avant la période moderne, Zirides, Hamdanides, Hafsides, et Zyanides exercent leur autorité sur la région, se succédant tout au long de la période médiévale.

Pour résumer, il n’y a pas d’Algerie à l’époque médiévale, pas plus qu’il n’y a de Tunisie, de Maroc ou de Libye, mais des Etats arabo-berbères .

Djezāïr Eyaleti : l’Algerie Ottomane

A partir de 1492, la donne change.  Exilés au Caïre après le siège de Bagdad en 1258, les derniers Abbassides faisaient figure de décoration, et les états morcelés d’Afrique du Nord se montrèrent incapables de défendre le dernier royaume musulman d’Espagne, celui de Grenade. Les Rois Catholiques d’Espagne engrenés dans une logique de croisade et de zèle vis à vis de l’Eglise Catholique n’entendent pas contenir leur ardeur. Aussitôt la reconquista terminée, ils entreprennent la colonisation de l’Afrique du Nord dans le but officiel d’encercler les musulmans, et ce afin de pouvoir reprendre Jérusalem. Ainsi, ils entreprennent la vassalisation du Maghreb et s’implantent notamment au large d’Alger où ils construisent sur les îlots faisant face à la ville la forteresse appelée le Peñon d’Alger et où ils obtiennent l’allégeance des Zyanides.

Prenant la menace très au sérieux, les Ottomans s’impliquent très vite en Méditerranée occidentale. Après avoir évincé de la carte les Mamelouks d’Egypte, les conquérants de Constantinople n’ont plus d’obstacles pour s’approprier le reste de l’Afrique du Nord. En 1516, les corsaires Ottomans menés par deux Frères albanais, Baba Arrudj et Kheyreddine Pacha, accostent à Jijel, ville à partir de laquelle ils vont entamer la reconquête musulmane. En 1517, Alger est prise et, suite au décès de Baba Arrudj, son frère est nommé Émir d’Alger. Appuyés par les janissaires, les Ottomans se rendent maîtres de la région au détriment des Zyanides, à l’exception de l’actuel Maroc où ils ne mènent que des excursions et une influence. Ils resteront trois siècles.

La conquête Ottomane de l’Algérie

L’Algérie va être plus ou moins unifiée par les Ottomans qui divisent ce territoire en quatre beylik : le Dar as-sultân qui correspond à la région d’Alger, le beylik de l’Ouest, le Beylik de Constantine et enfin le Beylik de Titteri. La Kabylie, réticente à l’autorité ottomane, est plus ou moins indépendante. Le Bey d’Alger, qui prend le rôle de Beylerbey, bey des bey, entend contrôler tous les beylik et prend le titre de Dey. Cette propension au pouvoir le fait régulièrement rentrer en conflit avec le Bey de Tunis dont il revendique l’ascendant. Ainsi, bien qu’un traité en 1614 fixe la frontière entre le Beylik de Constantine et celui de Tunis, en 1807 le Dey d’Alger qui voulait étendre son territoire est sévèrement battu par le Bey de Tunis Hammouda Pacha. Du côté de l’Ouest, les conflits latents entre la régence d’Alger et les dynasties du Maghreb al-aqsa établissent une première frontière le long de la rivière Moulouya au milieu du XVIe siècle. Celle-ci évolue sous les Alaouites et en 1647, c’est la rivière Tafna qui fait office de frontière entre l’empire chérifien et la province Ottomane. Ces « frontières » sont avant tout des marqueurs de souveraineté et n’empêchent pas les populations de se déplacer, il ne faut pas assimiler ce terme à la définition contemporaine.
S’il faut reconnaître que la carte actuelle de l’Algérie doit beaucoup à l’entreprise coloniale, dire que l’Algérie est une création française est aller vite en besogne et oublier les réalités politiques durant la période Ottomane.

Les subdivisions de l’Algérie Ottomane


L’Algérie contemporaine
En 1830, la France se lance à la conquête de l’Algérie. Débarquant à Sidi Fredj, sa présence est d’abord limitée. Initialement prévue pour mettre fin aux activités des corsaires, l’expédition de 1830 prit une autre tournure lorsque les Français, constatant le peu de combativité des autochtones pour le Dey, exploitent l’opportunité pour pousser leur opération de conquête. Il faut souligner que les derniers beys avaient été les acteurs du déclin de la province et s’étaient mis à dos les populations locales par leur mauvaise gestion.  L’entreprise coloniale fut facilitée par les dissensions entre le Bey de Titteri et celui de Constantine qui rentrent dans une guerre civile au lieu de combattre conjointement les troupes françaises. D’un point de vue formel, seuls le dar as-Sultan et le Beylik de l’ouest étaient alors tombés. Tandis qu’à l’Ouest, une jeune émir du nom de AbdelKader mis en place son État, les troupes coloniales poussaient vers l’Est : Annaba est prise en 1832 et une tentative est faite pour prendre Constantine en 1837. L’Algerie est créé par décret en 1839. La conquête est longue et laisse place à une période d’instabilité qui dure un demi-siècle. Après la reddition de l’émir AbdelKader en 1847 et celle du dernier Bey de Constantine Ahmed Bey en 1848, les autorités françaises créent en 1849 trois départements qui reprennent plus ou moins le découpage administratif Ottoman. Ainsi, le département d’Oran se calque sur le beylik de l’Ouest, celui d’Alger englobe le dar as-Sultan ainsi que l’ancien beylik de Titteri, tandis que celui de Constantine remplace le beylik éponyme. Ceux-ci s’agrandissent avec les opérations de « pacification » qui durent jusque dans les 1870.

Algérie française à la fin du XIXe siècle

Il faut attendre 1903 pour que la France se rende maître de l’actuel Sahara algérien, et les années 1930 pour l’occcupation de Tindouf, donnant à l’Algérie son aspect actuel. Pour autant, dire qu’elle est une création française est une erreur qui omet de prendre en compte plusieurs faits.

Premierement, le refus par l’Armée de Libération Nationale de la paix des braves en 1960, processus qui aurait accordé l’indépendance du Nord de l’Algérie aux algériens et permis à la France de se maintenir au Sahara. Les indépendantistes ont par ainsi conqui par le sang leurs frontières.

Deuxièmement, différents traités finalisant les frontières actuelles datent de l’époque post-coloniale. En 1972 est adoptée à Rabat la « Convention relative au tracé de la frontière d’État établie entre le Royaume du Maroc et la République algérienne démocratique et populaire », tandis qu’une série d’accords finalisent la frontière commune entre l’Algérie et la Tunisie de 1968 à 1983, période durant laquelle le tracé de la frontière entre le Mali et l’Algérie prend également forme, idem pour le Niger. Ainsi, même si la carte de l’Algérie indépendante ressemble à celle de l’Algérie française, dans les faits le tracé de l’Algérie actuelle date de 1983.

Troisièmement, administrativement parlant l’Algerie indépendante depuis 1962 est subdivisée en 48 wilayas, et non en trois comme cela était le cas sous le système administratif colonial.

Voilà entre autres, quelques arguments qui permettent d’affirmer que l’Algerie n’est pas une création française.