Soliman le Magnifique

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Plus célèbre des sultans des six siècles de l’épopée ottomane, Souleyman 1er aura aussi été celui au règne le plus long. En 46 ans de pouvoir, il va aussi complètement restructurer l’empire turc d’alors. Ainsi, si l’Occident le connaît sous le nom du Magnifique, le monde de l’Islam se rappelle de lui comme le Législateur : al Qanuni.

Né en 899 H (1494) à Trebzon en Turquie, il succède en 927 H (1521) à son père Sélim Ier peu après avoir conquit l’Égypte et la Syrie. Fraîchement sultan, Soliman va lui se tourner vers l’Europe. Prenant Belgrade aux Chrétiens, il assiège dans la foulée l’île de Rhodes détenue encore par d’anciens Croisés. En 932 H (1526), il fait encore la conquête de l’ensemble de la Hongrie, anéantissant les rangs autrichiens et magyars jusqu’à arriver aux portes de Vienne en 935 H (1529). Menaçant de prendre le cœur de l’Europe, le siège, long et pénible, aura finalement raison des 100 000 mujahidins ottomans, qui battent en retraite après un mois de combat. L’Europe de l’Est passée sous domination musulmane, c’est à partir de 939 H (1533) que le leader ottoman se tourne vers l’Orient. En cinq années, l’Azerbaïdjan, l’Irak, l’Arabie et le Yémen sont conquis et réunis sous la bannière turque.

Faisant taire certaines révoltes internes, il va mener encore plusieurs expéditions contre le Shah Tahmasp, leader de la Perse se faisant chiite. Dans une lettre désormais célèbre, Soliman s’était d’ailleurs adressé à ce dernier en des termes des plus explicites :

« Si dans ta nature corrompue par l’erreur, il restait seulement une étincelle d’honneur et de zèle, depuis longtemps tu aurais disparu. (…) Avant donc que les masses de mon armée, grosses comme les montagnes, couvrent ton pays, dévastent ton royaume et exterminent ta famille, incline la tête, dépose la couronne et enveloppe-toi comme tes ancêtres dans la robe de moine. Si tu veux venir mendier à ma porte un morceau de pain pour l’amour d’Allah, je comblerai tes désirs et tu ne perdras rien de ton pays. Mais si tu persistes dans l’orgueil de Pharaon et la démence de Nemrod, si tu marches toujours dans le sentier de l’erreur, bientôt au cliquetis des sabres et des lances, et au retentissement du canon, tu sentiras que l’heure de ta perte est arrivée. Lors même que tu irais t’enfoncer dans la terre comme une fourmi, que tu prendrais ton essor dans les airs comme un oiseau, je ne te perdrais pas de vue. Avec la grâce d’Allah, je saurais t’assaillir et je purgerais le monde de ton infâme existence… »

Refusant de l’affronter, le Shah ne faisant que battre en retraite sera contraint finalement en 962 H (1555) de signer le traité dit d’Amasya.

Sur le plan militaire, il fait restructurer la marine ottomane en confiant la tâche au corsaire le plus célèbre d’alors : Khair ad Din Barbarossa, le Barberousse de l’Occident. Grâce à lui, c’est peu à peu l’ensemble de la Méditerranée qui est contrôlé par les forces turques. Prenant encore les principales Cités du Maghreb, la flotte ottomane va encore servir à rapatrier par milliers les Juifs et Musulmans chassés d’Espagne en pleine inquisition vers le Dar al Islam. Soliman s’était, en effet, promis de permettre à l’installation des réfugiés en Anatolie comme en Afrique du Nord. Pour assurer la bonne cohabitation de ses sujets, Soliman offre alors au travers d’un système nommé millets, une liberté de culte totale à l’ensemble des non-musulmans présents. Organisés en communauté, chacun dispose alors de son quartier, de ses édifices religieux et de son chef auprès duquel l’on venait régler ses litiges comme se marier.

Bien qu’ayant été le plus sérieux adversaire de la chrétienté d’alors, c’est un allié bien curieux que se fait Soliman en 942 H (1536). Il contracte en effet cette année une alliance militaire avec le roi des Francs, François 1er. En difficulté face au souverain le plus puissant d’Europe, Charles Quint, le roi des Francs pense pouvoir renverser la vapeur en se rapprochant du Turc. Il fait même inviter Barbarossa et ses hommes sur la côte d’Azur, leur offrant le gîte et le couvert ainsi qu’une Église reconvertie pour le coup en mosquée. Si l’alliance n’aura pas l’impact militaire escompté, elle va tout de même durer dans le temps, soit près de 250 ans. Ce sera d’ailleurs l’occasion pour les Européens de pénétrer le marché ottoman. Via un système des capitulations, des droits commerciaux ont en effet été concédés par le sultan aux puissances chrétiennes « amies », qui sauront en profiter jusqu’à voir le califat déposé.

La taille de l’Empire ottoman est sous Soliman conséquente. Au travers d’une centralisation poussée, le sultan offre alors à de fidèles fonctionnaires la gestion des provinces sous pavillon turc. Tout est observé afin d’éviter les tentatives d’autonomisation des dites terres. De nouveaux règlements sont édictés quand pour le contrôle des finances de l’Etat, Soliman opte pour une organisation ultra hiérarchisée. Afin de réguler l’économie, les importations sont aussi soumises à un drastique contrôle quand des taxes leur sont attribuées. Grâce à une agriculture prospère et au commerce des épices comme de la soie, les finances ottomanes se portent en ce 16ème siècle chrétien au mieux.

Intéressé par l’architecture, Soliman fait commander à Mimar Sinan la réalisation de nombreux édifices : des mosquées comme des bâtiments publics, jusqu’à redonner un tout différent visage des Cités turques. Sur les 300 œuvres à son actif, nombreuses vont concerner Constantinople, capitale ottomane, souhaitée alors comme le centre du monde de l’Islam. Aussi, la céramique comme la peinture connaissent un véritable engouement sous son règne ; on y peint des toiles d’un réalisme étonnant pour l’époque et très ressemblant à ce qui se fera plus tard en Europe.

On observe encore une multiplication des cercles savants, quand les poètes vont jusqu’à former l’entourage proche du sultan. Artiste dans l’âme, Soliman était lui-même un poète opérant sous le nom de Muhibbi comme un orfèvre ; il parlait aussi plusieurs langues dont l’arabe et le persan, le turc ottoman et d’autres dialectes. Aussi, des centaines de confréries artistiques sont créées et gérées depuis le palais de Soliman, le célèbre Topkapi. Attirant des artistes de toutes les obédiences, les plus talentueux pouvaient y recevoir des salaires très élevés ; tous étaient payés grâce à la fortune personnelle de Soliman. L’idée, avec ce mécénat organisé, était de favoriser une culture ottomane propre se substituant à la culture persane jusqu’ici privilégiée.

Sa vie privée sera aussi souvent sous les feux des projecteurs. Au cœur de toutes les attentions : son mariage avec Hurrum Sultan. Servante parmi les servantes de son Harem, il va rompre avec les habitudes et épouser la demoiselle au grand dam de sa cour. Slave d’origine, celle qui sera nommée Roxelane en Occident restera à ses côtés jusqu’à la fin de sa vie.

De par les territoires qu’il aura géré et sa diplomatie, ses réformes étatiques et sa puissance de feu, Soliman aura été le chef d’Etat le plus puissant de son temps. Mourant dans sa tente avant un dernier siège, c’est son dernier fils encore vivant et eu avec Roxelane, Selim, qui lui succédera au trône en 974 H (1566).

Renaud K.