Les Qarmates : voleurs de la pierre noire de la Mecque

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Au début du 10ème siècle, un État nouveau va se former sur les terres de l’actuel Bahreïn : celui des Qarmates. Ismaéliens radicaux, ils vont abolir la Shari’a, faire la guerre aux Abbassides et aller jusqu’à piller La Mecque et y voler la pierre noire dans l’enceinte de la Mosquée Sacrée. 

Le récit de ce drame démarre avec un homme, Hamdan Qarmat ibn al Ach’ath. Paysan de Koufa, en Irak, la tradition lui étant favorable le présente comme un révolté à l’égard des injustices vécues sous le califat abbasside. Converti au Chiisme ismaélien, il va se découvrir une nouvelle vie en se faisant prêcheur dans la région. S’entourant de proches et disciples, ses vues et positions sont vite entendues jusqu’au Yémen comme au Bahreïn. Se désolidarisant d’Ubayd Allah al Mahdi, imam des Ismaéliens et futur 1er calife des Fatimides, Hamdan et ses hommes tendent dès lors à former une secte dans la secte. Mais si elle gagne en influence, ses leaders, Hamdan en premier, finissent par la force des événements par disparaître.

La relève déjà constituée, c’est un certain Zikrawayh qui reprend les rênes du groupe à l’entrée du 10ème siècle chrétien. En quelques mois, il s’empare des principales villes de Syrie : Hama, Homs et Alep. En 289 H (902), cherchant à capturer Ubayd Allah al Mahdi, ils assiègent la cité d’As Salamiya. La cible prenant la fuite (il va trouver en refuge en Ifriqyia et fonder le califat Fatimide), ils massacrent la population, tuant même selon l’historien Tabari les enfants trouvés en des madrassas. Prenant encore Bassorah, les Qarmates se décident là à prendre au piège les caravanes de pèlerins de retour du Hajj. Certaines sont massacrées sans mesure, les cadavres des défunts jetés dans les puits afin d’assoiffer les autres. Faisant des milliers de victimes, les forces du calife abbasside Al Muqtafi dirigées par le Turc Wasifa finissent par écraser la guérilla, tuant Zikrawayh en 294 H (907) dont ils ramènent le corps à Bagdad afin de l’exhiber à la foule. 

Mais plus loin, dans le sud du Golfe arabique, les Qarmates dirigés par Al Hassan bin Bahram al Jannabi ont réussi à repousser les troupes califales. Al Hassa en fief, ils avaient fondé en 290 H (903) les bases d’un État qui va durer près de deux siècles. Sous le règne du plus fameux de leur dirigeant, Abu Tahir Suleyman, les Qarmates se rapprochent un temps des Fatimides avant de réaliser l’irréparable. En 318 H (930), d’attaques en attaques, ils réussissent à prendre La Mecque, qu’ils dévastent pendant 17 jours… Jetant les cadavres des Musulmans dans la source Zamzam, ils vont voler la pierre noire de la Ka’aba pour la garder dans leur capitale plus à l’est. L’événement est inédit, il va durer une vingtaine d’années. Les Abbassides auront même essayé la négociation, l’émir de Bagdad tentant en 941 son rachat pour 50 000 dinars, mais en vain. Elle ne sera rendue qu‘en 339 H (951).

Sorte de société utopiste où les terres comme l’argent généré par les razzias, taxes de passage et vente d’esclaves avaient vocation à être redistribué en parts égales aux fidèles ; l’Etat qarmate fut pour certains comme la tentative d’un communisme avant l’heure. 

Dans l’attente constante du Mahdi, les Qarmates ont partagé avec les Ismaéliens leur ésotérisme, avec les courants les plus hétérodoxes l’abandon de la Loi musulmane. On sait du poète Nasir-i Khusraw que les Qarmates du Bahreïn ne respectaient par exemple ni le jeûne du mois de Ramadhan, ni la prière du vendredi. Les mosquées étaient même laissées à l’abandon. Pour certains historiens contemporains, les Qarmates auraient encore largement influencé la secte des Assassins, quand pour d’autres (Louis Massignon), ils auraient été à l’origine d’un ouvrage resté célèbre tout le Moyen âge : le Traité des trois imposteurs (moquant les Prophètes Musa, Issa et Muhammad, paix et salut sur eux). 

Les forces qarmates déclinant après la mort en 332 H (944) d’Abu Tahir, ils vont de façon assez surprenante continuer à exister durant plus de 130 années supplémentaires. S’alliant même un temps aux Abbassides contre leurs faux-frères, les Fatimides, ils vont s’effondrer en 469 H (1077), à forces de rébellions internes et conflits avec l’autorité califale. 

Renaud K. 

Pour en savoir plus :

– L’utopie de l’islam, la religion face à l’Etat, Leïla Abbes, Édition Armand Colin

– The Origins of Ismailism, Bernard Lewis,  London, 1940

– Jean-Pierre Filiu, L’Apocalypse en Islam, Fayard, 2008