Al Mansur, le vizir victorieux de Cordoue

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Né à Algesiras en 326 H (938), Abu Amir Muhammad Ibn Abi Amir « Al Mansur » fut l’un des chefs de guerre et hommes d’Etat les plus importants du Califat de Cordoue. 

Issu de la noblesse yéménite, celui que l’on connaît en Europe sous le nom d’Almanzor va d’abord passer ses jeunes années sur la terre gagnée par ses ancêtres ayant pris l’Espagne aux Wisigoths à la fin du 1er siècle de l’hégire. Se taillant très vite une réputation d’homme de lettres après des études en droit et en hadith, il obtient, la trentaine pas encore atteinte, le poste d’aide-greffier au prétoire du cadi en chef de la capitale avant de directement servir le vizir de Valence : Al Mushafi. 

On lui reconnaît alors un certain talent et une habilité sans failles. Pour cela, le pouvoir ça jusqu’à aller lui confier l’administration des biens du fils du calife Abd ar Rahman. Après 356 H (967), de nouvelles missions lui sont encore confiées : il devient directeur de l’atelier monétaire de Cordoue, puis curateur des successions vacantes et biens en déshérence. En 358 H (969), ses études payent et il est fait juge dans les villes de Séville et Niebla. Mais un fait saute aux yeux de beaucoup : il semble bénéficier de la toute complaisance de Subh, la mère d’Abd Ar Rahman, fils du calife. Servante favorite du calife, cette Basque d’origine va en effet constamment l’appuyer dans sa carrière, avant d’être évincée plus tard.. 

Évoluant dans l’administration d’Etat, cette montée dans les plus hautes sphères du califat omeyyade de Cordoue va lui ouvrir une porte plus grande encore. Il gagne sans cesse les faveurs du pouvoir et se voit finalement nommé vizir auprès du calife Al Hakam II qui arrive aux dernières années de sa vie. Sous ses ordres, il mène rapidement des campagnes militaires qui vont dès lors lui conférer son surnom de victorieux (Al Mansur).

Mâtant les Idrissides au Maghreb en 363 H (974), il repousse surtout les forces chrétiennes entamant leur Reconquista au Nord. Il épouse à ce moment une certaine Asma, la fille même du général Ghalib avec lequel il se lie. Avec la montée sur le trône du calife Hisham II, encore mineur, Al Mansur est fait chambellan (hadjib) en 367 H (978). Ayant été jusque-là l’homme assurant la gestion de ses biens, Al Mansur est là l’homme le plus proche du jeune chef d’Etat. Sa carrière ne manque à ce moment pas de susciter des convoitises quand un complot, violemment réprimé, est fomenté pour tenter de l’éliminer. 

Par prudence, Al Mansur se fait alors construire hors de Cordoue une demeure, en fait un palais : Al Medina al Zahira. Entouré de ses fidèles soldats et des plus importants fonctionnaires d’Etat, il obtient à ce moment du calife une totale délégation du pouvoir : il est un presque calife à la place du calife. L’armée est sous ses ordres réformée : des mercenaires venus d’Afrique noire et du Maghreb sont faits soldats à la place des Andalous habituels. Des Chrétiens venus du Nord viennent même toquer à sa porte ; le salaire conséquent qui leur était offert, allié à un dimanche qui leur était même concédé comme jour de repos et de religion fut très remarqué. Très discutée, la mesure permet cependant à une professionnalisation de l’armée qui ne va faire que briller par ses victoires. 

De 981 à 1000, Zamora, Barcelone, Léon, Saint Jacques de Compostelle, Pampelune et Burgos sont toutes reprises par les Musulmans. Devenu l’homme puissant de toute l’Espagne, les rois chrétiens lui offrent même leurs filles en mariage. C’est ainsi qu’il épousa la fille du roi de Pampelune, Sancho Garcès, en 980 et 13 ans plus tard celle du roi Bermudo II de Leon. Si la seconde resta chrétienne, la première se convertira même à l’islam. 

Homme de religion, il s’attire les bonnes grâces des savants musulmans, déjà par son perpétuel Jihad contre les Chrétiens, mais aussi en agrandissant la Mosquée de Cordoue comme en faisant le ménage dans la grande bibliothèque de l’Alcazar de la ville réunie par le calife précédent.

Son règne, bien qu’entaché par une série d’intrigues et d’assassinats, sera marqué par une notable baisse de la criminalité en Andalousie. La Shari’a fut en effet appliquée de la façon la plus implacable : il laissera même son propre fils être exécuté après avoir été rendu coupable de meurtre. Ses ambitions ne plairont cependant pas à une partie de la population, attachée à ce que le pouvoir reste dans les mains des Omeyyades, il va aussi essuyer de nombreuses critiques concernant sa gestion des finances de l’Etat, fondant comme neige au soleil. 

Mais fort d’une étonnante ascension et d’une vie riche et remplie au service de l’Andalousie, Al Mansur va durablement marquer l’histoire du califat de Cordoue. Habile administrateur et lettré reconnu, il aura aussi été un véritable champion du Jihad, remportant une cinquantaine de victoires militaires, le plus souvent au-devant même des combats. C’est d’ailleurs se rendant à une ultime bataille, en direction de La Rioja, qu’il trépasse des suites de sa contraction de la goutte, maladie pour l’époque dévastatrice. Âgé et plus en mesure de tenir sur son cheval, il s’arrêtera alors en route, transmettant ses derniers ordres, offrant ses adieux aux généraux, avant de s’éteindre dans la nuit du 27e jour du mois de Ramadan de l’année 392 de l’hégire (1002). Il aura à l’époque fait du Califat de Cordoue l’Etat le plus puissant d’Europe.

Renaud K.