En Algérie, les colons « craignaient que l’instruction ne soit un outil pour se révolter »

0
10836

La France ne se souciera de scolariser les Algériens, alors « indigènes musulmans , qu’après la Seconde Guerre mondiale.

1930. La France fête le centenaire de l’Algérie française. Les bienfaits de « la mission civilisatrice » sont alors bien maigres. Sur le million d’enfants en âge d’être scolarisés, à peine 57 000 garçons et 7 000 filles de 6 à 13 ans le sont effectivement, soit respectivement 11 % et 1 %…

« Le bilan de l’œuvre française au sortir de ces longues années d’immobilisme colonial était alors dramatique », relatait il y a près d’un demi-siècle Hubert Desvages, auteur d’une étude sur La Scolarisation des musulmans en Algérie (1). Il relève qu’en 1948 seule une petite élite – 5,5 % des Algériens et 1,4 % des Algériennes de plus de 6 ans  – écrivait en français. Ils n’étaient guère beaucoup plus nombreux à pouvoir le faire en arabe. Si l’administration est de longue date totalement française, le français a peu pénétré la population des « indigènes musulmans », comme on appelait alors les Algériens.

Le français, « butin de guerre » cher au grand écrivain Kateb Yacine, sera effectivement une prise de guerre tardive. La puissance coloniale ne se réveillera qu’après la Seconde Guerre mondiale, et surtout pendant la guerre d’indépendance, dans le but de conserver française l’Algérie. Malgré la montée en puissance de l’instruction, ils ne seront encore que 40 % des garçons et 22 % des filles à fréquenter l’école au moment de l’indépendance en 1962. « Malgré la volonté d’arabisation du nouveau pouvoir, l’école algérienne indépendante a plus fait pour la langue française que la France en cent trente ans de colonisation », résume le sociolinguiste de l’université d’Oran Rabeh Sebaa.

« Ils craignaient que l’instruction ne soit un outil pour se révolter »

Il y a eu une double opposition au long cours de l’instruction en arabe et de l’instruction en français, explique l’anthropologue arabisant Gilbert Grandguillaume : « Au début du XIXe siècle, la scolarisation en arabe était développée au travers des écoles coraniques. En 1848, la France a spolié les biens des fondations qui finançaient ces écoles, au motif que c’était à elle de s’occuper de l’enseignement. Ce fut un moyen de neutraliser l’enseignement en arabe. » Le haut fonctionnaire français Eugène Fourmestraux avait ainsi déploré en 1880 que la France ait « laissé tomber l’instruction des indigènes bien au-dessous de ce qu’elle était avant la conquête » (2).

Si la France a bien eu l’ambition de développer l’instruction et d’appliquer la loi de Jules Ferry sur la scolarité obligatoire en Algérie, elle s’est systématiquement heurtée à la résistance des colons. « Ils craignaient que l’instruction ne soit un outil pour se révolter », poursuit Gilbert Grandguillaume. Et si les Algériens ont dans un premier temps rejeté l’école en français, destinée « à leur ravir et leur religion et leur nationalité », comme le souligne Hubert Desvages, ils évoluent en faveur de l’école française au sortir de la Première Guerre mondiale. « Car le français, bien qu’étant langue du colonisateur et des mécréants, est aussi langue de la réussite, constate Gilbert Grandguillaume. D’ailleurs, toute l’élite de l’indépendance est passée par l’école française. »

Marie Verdier