L’éléphant blanc offert par Haroun al-Rachid à Charlemagne

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Au faîte de sa puissance et à la veille de son couronnement impérial le 25 décembre 800, Charlemagne, roi des Francs, envoie des ambassadeurs nouer une alliance diplomatique avec Haroun al-Rachid. Le célèbre calife des Mille et Une Nuits, appartenant à la dynastie Abbasside, règne alors depuis Bagdad sur un territoire immense, qui court du Maghreb à l’Inde. Charlemagne, quant à lui, domine une vaste région correspondant aux mondes franc et germanique.

Les informations que nous avons proviennent de textes occidentaux favorables à Charlemagne. Ils mentionnent que deux ambassades furent envoyées de part et d’autre. Charlemagne ouvrit le bal en 797, en envoyant trois hommes : Lantfried, Sigismond et le Juif Isaac. En retour, il reçut deux ambassadeurs d’« Aaron, amir al mumminin, roi des Perses », en 801, et les relations se maintinrent jusqu’à la mort du calife en 809.

Comme toujours, ces ambassades furent l’occasion d’échanges de cadeaux. Le souverain arabe envoya de précieux objets, tissus, parfums, et même une horloge de bronze doré. Mais le plus fameux présent est l’éléphant blanc Aboul Abbas, qui enrichit la ménagerie de l’empereur carolingien, et l’accompagna par la suite dans toutes ses campagnes militaires. L’animal vécut plusieurs années, mais mourut finalement en 810 sans doute après avoir pris froid lors d’une baignade dans le Rhin.


Comment expliquer de tels échanges diplomatiques ? Haroun al-Rashid, figure tutélaire des musulmans, n’avait pas grand-chose en commun avec Charlemagne, qui se posait en défenseur de la Chrétienté. Mais les deux souverains partageaient des ennemis communs : Byzance, d’une part, qui contestait à Charlemagne le droit de porter le titre d’empereur ; l’émirat omeyyade de Cordoue, d’autre part, qui refusait de reconnaître la légitimité des Abbassides et menaçait le sud de la France. L’importance que les sources pro-carolingiennes accordent à l’événement laisse penser que Charlemagne cherchait aussi une reconnaissance de sa dignité impériale toute fraîche.

Ainsi, même si elle n’était ni nouvelle, ni unique, cette entente est depuis devenue un véritable mythe, alimenté par la légende des deux célèbres souverains

Le souvenir de l’éléphant blanc fut durable : le trésor de la cathédrale d’Aix-la-Chapelle conserve un oliphant (cor) en ivoire qui selon la légende passe pour être une des deux défenses d’Abul Abbas ; dans certains jeux d’échecs enfin, si le fou se présente sous la forme d’un éléphant on le doit, dit-on, à Abul Abbas, l’éléphant blanc de Charlemagne. (Ceci étant, la pièce s’appelle en arabe al-fīl : « l’éléphant », et on a eu l’évolution filfol, et fou.)

Un Éléphant blanc de guerre duxie siècle, Espagne