Barbaresques et renégats

C’est au 9ème siècle, qu’apparaissent les premiers pirates musulmans en Méditerranée, essentiellement d’origine andalouse : ils s’emparent alors de l’île de Crète et y établissent leur émirat, d’où ils ravagent les côtes byzantines, mais fondent également la ville d’Oran comme base arrière et s’installent sur les côtes de Provence – notamment dans le golfe de Saint-Tropez -, d’où ils mènent de fructueux raids jusque dans les Hautes-Alpes. (…) Mais l’ère barbaresque ne débute véritablement qu’à l’aube du 16ème siècle.

Elle est le fruit de deux grands événements historiques : la Reconquista et l’expulsion progressive des musulmans de la péninsule ibérique d’une part; l’irruption des Ottomans en Méditerranée occidentale et au Maghreb de l’autre. Le premier élément fournit des cohortes de Morisques qui ne rêvent que de prendre leur revanche des humiliations et persécutions de l’Inquisition; le second leur donne les moyens de leurs ambitions. Certains Juifs chassés d’Espagne, à l’image du fameux corsaire Sinan Reis, surnommé le « Grand Juif » par les chrétiens et ami personnel de Barberousse qui fera débarquer des troupes sur l’île d’Elbe pour libérer son fils, rejoignent également le mouvement. (…)

Un nouvel espoir ne tarde néanmoins pas à se lever pour les musulmans d’Afrique du Nord, sous la forme de trois frères corsaires à la barbe rousse, fils d’un héros de guerre ottoman d’origine albanaise, qui vouent une haine féroce à l’occident depuis que l’aîné de la fratrie, Ilyas, a été tué en mer par les Hospitaliers de Rhodes : Oruç, Khidr et Ishaq. Ce sont eux qui ont pris Djerba en 1502; et en 1516, consécration de leurs longues années de jihâd maritime, ils s’emparent d’Alger. L’année suivante, ils font allégeance au sultan ottoman Selim, qui nomme Khidr beylerbey d’Alger et lui promet janissaires, vaisseaux et canons pour l’assister dans sa lutte. (…) En 1529, la prise du Peñon, une forteresse espagnole plantée face à la casbah, permet à Barberousse, comme on le surnomme désormais, de faire d’Alger le grand port dont il rêve en reliant les îlots qui font face à la ville entre eux par une jetée. Courageux, rusé, souvent cruel mais juste avec ses hommes, l’homme, nommé grand amiral de l’empire ottoman, fait forte impression avec son sublime caftan, ses diamants et son étendard personnel tout de vert. (…)

Peu à peu (…) Alger devient une véritable république militaire autonome et l’autorité ottomane, bien que nominalement toujours en place, se fait plus lâche. D’autant que les trêves successives de l’empire avec les nations chrétiennes à partir de la fin du 16ème siècle ne conviennent pas aux nécessités financières d’états qui ne vivent presque que du butin de guerre. Des entités plus ou moins indépendantes et privées, qui choisissent et élisent leurs propres chefs, se développent : la corporation des rais d’Alger, donc, qui exerce une influence majeure sur la Régence, mais aussi, plus tard, la république de Salé. Les renégats européens, corsaires les plus célèbres et talentueux, y tiennent le haut du pavé. Aventuriers des mers en rupture de ban venus de leur plein gré ou captifs qui se joignent aux rangs de leurs ravisseurs, les raisons de leur conversion à l’islâm sont multiples : quête spirituelle sincère, attrait de la gloire et du butin, voire des femmes, ou, pour les captifs, simple volonté d’échapper à leur statut d’esclave.

La mobilité sociale est alors à son apogée dans ces sociétés musulmanes méritocratiques inspirées par l’exemple ottoman. (…) La piraterie en Méditerranée restera ainsi longtemps, à de rares exceptions près, une affaire d’Européens, qu’ils soient musulmans ou chrétiens (…). En 1588, près de deux tiers des galères de la marine d’Alger appartiennent ainsi à ces anciens chrétiens convertis à l’islâm. Face à ce phénomène de masse, une vaste émotion collective, teintée tant d’horreur que de délectation, traverse l’Europe chrétienne, où l’Inquisition redouble d’efforts dans la chasse à ces renégats de l’Église, rudement interrogés, souvent torturés pour les contraindre à renier leur nouvelle foi et parfois exécutés lorsqu’ils ont le malheur d’être capturés en mer.

Quoi qu’il en soit, durant la première moitié du 17ème siècle, Alger connaît son âge d’or. Grand port de guerre et place forte hérissée de défenses réputées imprenables que l’on surnomme alors al-mahrûsa, « la bien-gardée », la cité blanche compte près de deux cent mille habitants, sans compter les esclaves. Janissaires et corsaires renégats y côtoient soldats auxiliaires, commerçants et jardiniers kabyles, noirs affranchis, émigrés laghouatis, marchands juifs, esclaves ou encore bourgeois morisques fraîchement débarqués d’Andalousie dans un ordre suprême qui étonne et impressionne les visiteurs européens. Dans ce patchwork cosmopolite, l’on parle le turc ottoman autant que l’arabe andalou, les langues latines ou germaniques et les différents dialectes berbères du pays. Irriguée par les revenus exponentiels de la course, Alger connaît une prospérité sans précédent et se couvre d’une centaine de mosquées et des dizaines de milliers de maisons blanches à terrasses qui feront sa légende, sans parler des somptueux palais des corsaires dans la ville basse…

L’article est à lire dans son intégralité dans le numéro 2 de Sarrazins, toujours en vente ici :

https://www.sarrazins.fr/categorie-produit/boutique/

SOURCEsarrazins
PARTAGER