Accueil Islam D’où vient le mot «islamisme» ?

D’où vient le mot «islamisme» ?

Après avoir longtemps été synonyme d’«islam», le mot «islamisme» a été conceptualisé par plusieurs universitaires français dans les années 1970 et 80, sans que cela aboutisse à une définition stable. Mais les médias et les politiques s’en sont emparés sans tenir compte de cette incertitude, contribuant à la création d’amalgames.

Qu’est-ce que l’islamisme ? La question peut paraître étrange. Pourtant, ce que ce mot recouvre n’a jamais fait consensus. Certains utilisent le terme pour désigner aussi bien les Frères musulmans que le salafisme quiétiste, l’organisation terroriste Etat islamique que le Collectif contre l’islamophobie en France. Pour d’autres, le flou qui demeure attaché au mot ne peut que contribuer à perpétuer des amalgames islamophobes.

Un dictionnaire comme Le Robert fait remonter l’apparition du mot «islamisme» dans la langue française à l’année 1697 et en propose deux définitions : 1/ «Religion musulmane» (il renvoie alors à «islam» et «mahométisme», mot dont il précise qu’il est daté) et 2/ «Mouvement politique et religieux prônant l’expansion ou le respect de l’islam». A Libération, le lexicographe Edouard Trouillez, qui travaille aux dictionnaires Le Robert, explique que c’est en 1993 qu’a été ajouté le deuxième sens. Cet ajout «a été motivé par l’observation de ce nouvel emploi dans les médias».

Reprenons. A la fin du XIXe siècle, l’écrivain Ernest Renan emploie aussi bien «islam» qu’«islamisme», chacun désignant la religion musulmane (qu’il abhorre), dans un texte intitulé «L’islamisme et la science». Un siècle plus tard, un groupe d’universitaires français va s’emparer du mot pour lui donner d’autres sens. Trentenaires ou proches de l’être, ces chercheurs travaillent, au tout début des années 1980, en Afrique du Nord. Tous partagent un mentor : Rémi Leveau (1932-2005), qui a mis en place à Sciences Po un programme doctoral sur le monde arabe. Son idée est d’étudier l’islam sous l’angle des sciences sociales, donc comme un fait social, à rebours des orientalistes, qui ont tenté de comprendre cette religion par la lecture et l’interprétation de ses textes sacrés.

Une paternité disputée

Certains des universitaires travaillant avec Rémi Leveau feront une carrière sous les projecteurs médiatiques : c’est notamment le cas de Gilles Kepel, Olivier Roy ou encore François Burgat, dont les querelles sont notoires. «Nous sommes une bonne vingtaine à lui devoir sinon notre carrière, du moins un soutien dans notre carrière», dit aujourd’hui Olivier Roy. La paternité du terme «islamisme» pourrait elle-même faire partie des querelles. Ainsi, Gilles Kepel revendique auprès de Libération avoir «mis le mot en circulation» en 1983, année où il a soutenu à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS) une thèse intitulée «Les mouvements islamistes dans l’Égypte de Anouar al-Sadate». Par l’emploi de l’expression «mouvements islamistes», il s’agissait alors, dit-il, «de rendre une expression arabe, “al-haraka al-islamiya”». «C’était le terme utilisé par les militants qui voulaient faire de l’islam le mode d’organisation politique de la société. En ce sens, ils se distinguaient du reste des musulmans, qui a priori n’avaient pas explicitement cet objectif. Littéralement traduit, “al-haraka al-islamiya” veut dire “mouvement islamique”.» Kepel explique avoir choisi de remplacer le «-ique» d’«islamique» par un «-iste» pour «distinguer, dans l’usage français», ce qui était simplement musulman de ce qui relevait des ambitions politiques de certains mouvements, comme les Frères musulmans.

Il nous l’a dit : Kepel n’ignore pas que cette paternité lui «sera disputée». De fait, s’il estime que c’est son livre le Prophète et pharaon – les Mouvements islamistes dans l’Egypte contemporaine, paru en 1984, qui a popularisé l’expression grâce à son sous-titre, il cite lui-même un prédécesseur, nettement moins médiatisé que lui : Jean-François Clément. Plus âgé (il a aujourd’hui 75 ans), Jean-François Clément a quitté en 1990 les études sur l’islam pour rejoindre l’ICN Business School de Nancy, en Meurthe-et-Moselle. Alors qu’il était professeur à l’université de lettres de Rabat, au Maroc, il raconte à Libé avoir observé, à partir de 1968, une suite d’événements qui l’ont frappé. Au premier rang de ces événements figure, en 1975, l’assassinat du syndicaliste marocain Omar Benjelloum par la chabiba islamiya («jeunesse islamique»). Aux yeux de Clément, ce groupe marque une rupture par rapport à ses prédécesseurs : «Avant, on tuait au nom du nationalisme, pas pour des raisons religieuses. Là, il s’agissait explicitement d’éliminer quelqu’un qui n’était plus membre de la “oumma”» (mot qui désigne la communauté des musulmans).

«A l’époque, il n’y avait pas d’ambiguïté»

Pour nommer cette «rupture», qui se manifestera aussi en Egypte et en Iran, Jean-François Clément cherche un mot. «Je me suis dit “on ne va pas créer un mot, on va prendre un mot disparu dans la langue française”. J’ai cherché. Il n’était pas question de reprendre “mahométisme”, car cela désigne l’islam comme la religion de Mahomet. Or, ce n’est pas ce que l’islam est du point de vue des musulmans, mais du point de vue des chrétiens.» Il choisira donc le mot «islamisme», tombé plus ou moins en désuétude, pour désigner ce phénomène qui est à ses yeux «le produit de l’Occident, une forme de défense qui crée des interdits nouveaux, des interdits qui n’étaient pas dans l’islam, avec un fond d’angoisse». C’est un point essentiel : pour lui, l’islamisme est «un mouvement moderne, pas du tout relié à une tradition musulmane quelconque». A mille lieues, donc, des mots comme «rétrograde» ou «fondamentaliste», qui deviendront pourtant ses synonymes.

En 1980, Jean-François Clément publie dans la revue Esprit un article intitulé «Pour une compréhension des mouvements islamistes». A sa suite, le mot sera repris par Olivier Roy, François Burgat, Gilles Kepel et d’autres, chacun adaptant sa perception selon ce qu’il constate sur son propre terrain, mais aussi selon sa sensibilité politique – la plupart d’entre eux militent ou ont milité à gauche. Olivier Roy est sur une ligne similaire à celle de Clément : «A l’époque, il n’y avait pas d’ambiguïté, raconte-t-il à Libération. On utilisait le mot pour ne pas créer de confusion avec les intégristes, les fondamentalistes, en désignant ceux qui reconstruisent l’islam comme idéologie politique. Ça s’appliquait très bien par exemple aux Frères musulmans ou à Khomeini», le guide spirituel de la révolution islamique de 1979 en Iran.

Depuis, Gilles Kepel a choisi d’inclure dans ce qu’il appelle la «mouvance islamiste», au sein de laquelle il distingue aussi bien les modes d’actions (violents, non-violents) que les objectifs finaux, les mouvements quiétistes (salafisme, tabligh), bien qu’ils se présentent comme purement religieux. Car, estime-t-il, «ils visent à la réislamisation de la société en exigeant que les mœurs prônées par le texte sacré soient appliquées littéralement. A mon avis, on peut les inclure dans la mouvance islamiste, car en réalité ils sont politiques : ils fournissent la base sociale sur laquelle le projet politique va se construire.»

François Burgat, pour sa part, voit avant tout dans l’islamisme un aspect identitaire : selon lui, il s’agit fondamentalement d’«une dynamique» liée avant tout à la colonisation. Dans cette dynamique, «de larges composantes des sociétés de la périphérie coloniale de l’Occident s’efforcent de redonner au lexique islamique, c’est-à-dire à celui de la culture héritée, la centralité qu’il avait perdu sous l’effet de la poussée coloniale.» «On peut donc désigner les islamistes comme étant avant tout ceux qui entendent réaffirmer la légitimité et l’universalité du “parler musulman”», a-t-il ainsi expliqué à Sciences humaines.

Malgré leurs différences, tous se retrouvent au moins sur une idée : la diversité des mouvements islamistes et de leurs modes d’action empêche d’aboutir à une définition unique. «A aucun moment il n’y a eu une volonté d’unification sémantique», explique Jean-François Clément. «La raison est simple : les phénomènes que nous avons observés à la fin des années 70 et par la suite étaient tellement changeants qu’il n’était pas possible d’avoir une vision stable : certains voulaient assassiner le chef de l’Etat, d’autres disaient “non, on va transformer la société civile de l’intérieur”. Il y a eu plein de différences, et ça n’est pas terminé : la chute de Daesh va induire des changements, ça prendra d’autres formes.»

«Une catégorie morale pour distinguer les “bons” et les “mauvais” musulmans»

Le problème, c’est que les champs médiatique et politique n’obéissent pas aux mêmes logiques que celui de l’université. Les journalistes utilisent des mots prêts à l’emploi, dont la définition semble évidente. Et les politiques usent de ces mêmes mots à leur convenance, en exploitant parfois leurs ambiguïtés.

La bascule survient au début des années 1990. Elle est abondamment documentée par l’essayiste Thomas Deltombe dans son livre L’Islam imaginaire, la construction médiatique de l’islamophobie en France, 1975-2005 (ed. La Découverte) : il y détaille comment le terme d’islamisme s’est imposé «lentement et difficilement à la télévision française dans la première moitié des années 1990», en lien avec la guerre du Golfe, mais aussi avec la guerre civile en Algérie et les attentats commis en 1994 et 1995 sur le sol français. Durant cette période, l’«islamisme» se retrouve intimement lié au terrorisme et devient donc, écrit Deltombe, «une catégorie morale pour distinguer les “bons” et les “mauvais” musulmans». Certaines affaires seront symboliques de cette évolution, comme celle des exilés de Folembray, des hommes expulsés au Burkina-Faso en 1994 par Charles Pasqua sur la foi de soupçons de «sympathies islamistes» – un argument qui suffira alors à justifier cette initiative pourtant illégale.

Au fil des polémiques puis des attentats, la notion d’islamisme s’installe, ces années-là, dans un réseau sémantique de plus en plus large. On la retrouve associée aux banlieues, au port du voile ou encore à la guerre au Moyen-Orient. Ce mélange de problématiques internationales et nationales, sous-tendu par une lecture qui ne distingue ni les périodes, ni les lieux, aboutira à ce que des intellectuels comme André Glucksmann, au moment où resurgit en 1994 le débat sur le port du foulard à l’école, tentent ce genre de synthèse : «L’islamisme participe d’une troisième vague intégriste, après le nazisme et le communisme. Le voile enferme comme un troisième mur, après celui de l’Atlantique et celui de Berlin.» L’histoire du XXe siècle, dans ce qu’elle a eu de plus terrifiant, est convoquée pour régler le sort de quelques centaines d’adolescentes en France. Au cours des années 2000, se multiplient les articles et reportages censés mettre au jour des «cellules d’Al-Qaïda», des «imams salafistes» dans les «territoires perdus de la République» que seraient les banlieues, ou des «proches des Frères musulmans», au premier rang desquels le prédicateur Tariq Ramadan, accusé en une de L’Express d’être «l’homme qui veut instaurer l’islamisme en France». Ces dernières années, les procès en «islamisme» n’ont pas faibli, au contraire, le dernier en date étant la polémique autour de l’association de défense des femmes musulmanes Lallab. On a aussi vu s’imposer une expression synonyme : «islam politique».

Aux yeux de Thomas Deltombe, le flou entourant le mot «islamisme» «est devenu une arme idéologique». Selon lui, «l’absence de définition a pour effet de jeter la suspicion sur toutes celles et ceux qui ont de près ou de loin un rapport avec l'”islam”»«Les milieux islamophobes ont parfaitement compris cela : ils qualifient d'”islamistes” tous les musulmans qui leur déplaisent, c’est-à-dire à peu près tous les musulmans, tout en jouant sur le registre du déni : “Je ne suis pas islamophobe, je ne m’attaque qu’aux islamistes !”».

Les chercheurs qui ont conceptualisé l’islamisme dans les années 1980 n’ignoraient pas les risques de glissement. Jean-François Clément l’avait en tête dès le début : «Je me suis posé beaucoup de questions, car dans “islamisme”, il y a “islam”. Et c’est là qu’est la difficulté. L’idéal eût été de choisir un mot sans aucune relation avec l’islam, mais on n’aurait pas été compris. D’ailleurs, les Américains ont été coincés dans leur vocabulaire et ils ont choisi d’utiliser “fundamentalism”, ce qui vient de leur tradition protestante.»

A l’époque, un homme avait mis en garde les chercheurs : Maxime Rodinson (1915-2004). Linguiste, historien et sociologue marxiste, il était alors l’un des principaux spécialistes de l’islam en France. «Dans le dictionnaire, “islamisme” est donné comme un synonyme d’islam. Alors, si on choisit ce mot, le lecteur risque de confondre entre un extrémiste excité qui veut tuer tout le monde et un homme tout à fait raisonnable qui croit en Dieu à la manière musulmane, chose parfaitement respectable», avait-il prévenu. «Il nous l’a dit gentiment, mais il a toujours été contre notre usage du mot “islamisme”, et je n’ai pas bien compris pourquoi», se remémore Olivier Roy. «En fait, il ne voulait pas voir la nouveauté des Frères musulmans. Et puis il n’aimait pas qu’on compare ça au communisme. Contrairement à beaucoup de gens de gauche, il voyait les islamistes comme des vieux réactionnaires.»

«C’est difficile d’arriver en disant qu’on va faire des précisions de vocabulaire»

Trente ans plus tard, comment les jeunes universitaires se sont-ils emparés du concept ? «Le débat sur la définition du mot, je ne le considère pas comme très intéressant», répond à Libération Laurent Bonnefoy, chargé de recherche au CNRS, qui travaille avec François Burgat. Il souligne un paradoxe : «La volonté d’avoir une définition très large de l'”islamisme” rend cette définition fonctionnelle. Mais c’est en raison de cette même diversité qu’on devrait abandonner le terme. Car elle mène à des labellisations problématiques», dit celui qui a – avec d’autres – signé récemment la tribune de défense de Lallab. De même, la politologue Myriam Benraad, qui s’est intéressée au vocabulaire de l’Etat islamique (L’Etat islamique pris au mots, ed. Armand-Colin), souligne que «ce n’est clairement pas un néologisme satisfaisant». Mais elle relève que certains militants de l’«islam politique» revendiquent le qualificatif d’«islamistes», traduit par le mot «islamiyoun».

Qu’en est-il alors des imprécisions médiatiques et politiques ? Myriam Benraad pense que l’«on ne peut pas reprocher aux médias de ne pas forcément être dans la précision, car ce n’est pas leur rôle». Elle vise plus volontiers «la sphère politique, avec des personnalités qui font des déclarations incendiaires». Mais elle relève aussi que «la construction médiatique a tellement pris de place que c’est difficile d’arriver en disant qu’on va faire des précisions de vocabulaire».

«Que faire ?» s’interroge aussi Olivier Roy. «Il y a pas de copyright. Pendant un temps j’ai dit “attention, il faut faire la distinction entre islamistes et néo-fondamentalistes”. Mais on ne peut pas lutter contre l’expansion d’un terme. Moi-même, il m’arrive de dire “terrorisme islamiste”, c’est très mauvais, c’est contre mes principes, mais on ne peut pas commencer une intervention en cours ou à la télévision par une heure de mise au point sur les mots.» Quant à Burgat, il répète régulièrement qu’«islamisme» est «un mot dangereux, qui fait plus de bruit qu’il n’apporte de lumière, et dont il faudrait sans doute apprendre à se passer».

Thomas Deltombe, lui, croit avoir décelé «une évolution : de plus en plus de gens ont pris conscience de la supercherie qu’il pouvait y avoir à désigner certaines personnes comme islamistes». Il en veut pour preuve la tribune de défense pour Lallab : «A l’époque de Folembray, le mot “islamiste” avait un effet tellement anesthésiant que peu de gens auraient signé une pétition de soutien à des gens qualifiés publiquement d'”islamistes”. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.» Mais il nuance en relevant que sont apparus, dans les années 2000, d’autres termes, comme «communautarisme», «salafisme» ou «jihadisme», qui eux aussi peuvent être employés de manière confuse. «Quand on parle d’islamisme, est-ce qu’on parle de mouvement, de doctrine, d’idéologie ? Est-ce qu’on peut considérer qu’un mouvement puritain comme le salafisme quiétiste est islamiste ? Jusqu’où la définition est-elle politique ?» s’interroge Myriam Benraad. Selon elle, qui se qualifie de «déconstructiviste», si l’on veut aujourd’hui lutter efficacement contre le terrorisme, il faut dépasser les querelles entre des analyses «pas si contradictoires, et même complémentaires».

Frantz Durupt

SOURCELibération
PARTAGER
NE PAS suivre ce lien ou vous serez banni du site!